Musique et développement durable
L’engouement actuel pour le développement durable risque de faire de ce concept issu de la gouvernance internationale, rapidement pris en compte par les institutions nationales et les collectivités locales, désormais adopté par la société civile et les acteurs privés, une simple expression à la mode. En tant que jeunes musiciens professionnels, cela nous invite à nous interroger sur le positionnement de la musique, immatérielle, universelle et intemporelle, dans ce débat contemporain et sur son apport possible au développement des individus, mais aussi des sociétés et des territoires.1) S’inscrire dans une nouvelle approche du développement
Un consensus peut s’établir autour d’une définition générale du développement comme accroissement des richesses et amélioration des conditions de vie d’une population sur un territoire. Le développement comporte donc une dimension économique, celle de la croissance, mais lui surimpose des dimensions sociales et culturelles. Ainsi, les mesures du développement du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement) ne prennent pas seulement en compte des indicateurs économiques comme le PNB et le PIB mais intègrent d’autres variables dans l’IDH (Indicateur de Développement humain).
L’utilisation du terme développement s’est très largement répandue depuis les années 1960, de manière généralement imprécise et dans une relation étroite avec un second terme, celui de sous-développement. Les premiers débats sur le développement concernent la hiérarchie des Etats et des territoires sur le plan des richesses et des niveaux de vie. Soit on considère les situations présentées comme des étapes dans une dynamique à la suite des écrits d’économistes comme W.A. Lewis « Theorie of economic growth » (1955) ou de W.W. Rostow « Les étapes de la croissance économique» (1958), soit on perçoit, à l’exemple de l’économiste tiers-mondiste Samir Amin, « L’accumulation à l’échelle mondiale» (1970), le sous-développement comme le produit d’un système d’exploitation d’une périphérie, les pays du tiers-monde, par un centre, les pays riches. Ces travaux ont amené à un usage restrictif du terme de développement, qualifiant les stratégies en œuvre dans les pays du tiers-monde pour accroître la production agricole et industrielle.
La crise économique et sociale des années 1970 et 1980 dans les pays industrialisés et la croissance rapide de certains pays du tiers-monde (d’abord les quatre petits Dragons asiatiques, puis les géants que sont la Chine et l’Inde, auxquels viennent s’ajouter quelques pays d’Amérique latine ou d’Afrique) ont entraîné un changement de perspective dans l’usage et la compréhension du terme de développement. Il s’agit de prendre en compte la période qui s’ouvre, celle de la mondialisation, et dans la dialectique du global et du local, il est désormais beaucoup question de développement local. Cette approche du développement prend en compte les politiques visant à réduire le rôle de l’Etat et à décentraliser les décisions. Elle accorde une importante essentielle aux initiatives des acteurs locaux, aux ressources et aux valeurs culturelles endogènes. Elle implique une pédagogie de la négociation et la mise en place d’une citoyenneté active.
Parallèlement, la prise de conscience des impacts négatifs du développement sur l’environnement (réchauffement climatique, appauvrissement de la biodiversité, désertification…) a conduit à réfléchir sur la relation entre le développement humain et la préservation du milieu naturel. Le rapport du Club de Rome sur les Limites de la croissance (1970) et l’ouvrage de l’économiste Ignacy Sachs Stratégie de l’écodéveloppement (1980) préfigurent le Rapport Brundtland (1987) et la Conférence de Rio (1992) qui recommandent un développement durable, « qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins ». Mais le développement durable ne doit pas être juste considéré comme le moyen de faire face à des enjeux écologiques. Il combine une dimension environnementale, une dimension économique et une dimension politique. Élaboré à l’échelle mondiale dans le cadre du système onusien, le développement durable se décline à toutes les échelles, dans tous les types d’espaces de la métropole mondiale à la commune rurale la plus reculée. Impliquant la mise en place d’une bonne gouvernance mondiale, nationale, régionale et locale le développement durable s’applique à tous les niveaux de la gestion territoriale. Enfin, cette vision du développement comporte une préoccupation éthique qui est aussi celle de notre association.
2) L’apport de la musique au développement durable
Parmi les attributs communément admis d’une nouvelle économie mondialisée dont on aura compris qu’elle a induit un renouvellement de la pensée sur le développement en rupture avec les pratiques antérieures, figure l’émergence d’une société des loisirs et celle d’une société de la connaissance. Le lien entre musique et développement n’a rien d’anecdotique. Tout d’abord, si la musique est un art, c’est aussi une activité multiforme dont le poids économique est considérable. Dans une société post-moderne où le temps libre et la consommation culturelle se sont spectaculairement accrus, les manifestations musicales se multiplient, la pratique instrumentale se démocratise, la diffusion et l’écoute de la musique se généralisent.
Si l’on ne raisonne pas en termes uniquement économiques, mais aussi en termes de progrès social et culturel, la musique classique participe à un développement durable. Peu suspecte de nuisances ou d’excès nocifs à l’environnement à la différence de bien d’autres loisirs, ne nécessitant pas d’installations disgracieuses génératrices de pollution paysagère, la musique classique garde toute son actualité dans une société de la connaissance où la transmission de savoirs et de savoir-faire anciens doit trouver sa place à côté de la capacité d’innovation. Pour récuser une dichotomie manichéenne qui opposerait l’art, domaine de la créativité, à la science, domaine de la rigueur, doit-on rappeler que des progrès décisifs de la mécanique doivent beaucoup à la question de la tension des cordes de violon, que l’acoustique est une branche de la physique ou que la musique contemporaine explore l’interface avec l’informatique ?
Dans la lignée de ceux, qui, comme Rabelais, hissaient la musique au même rang que les mathématiques dans la hiérarchie des savoirs et des priorités éducatives, Georges Steiner, penseur contemporain qui enseigna la littérature à Genève, considère que la musique et les mathématiques supplanteront la littérature comme référent culturel permettant de conjurer le spectre toujours présent de la barbarie. Dans le contexte de perte de sens des sociétés démocratiques occidentales, alors même que la démocratie est une condition du développement durable comme l’a montré Amartia Sen, prix Nobel d’économie, la musique classique a un rôle à jouer dans un monde menacé par la violence.
3) Un projet répondant aux exigences du développement durable
Loin d’être des artistes retranchés dans leur tour d’ivoire, les musiciens de Cordes en Iles se veulent des porteurs d’initiatives capables de mettre leurs compétences et leur talent au service d’un projet de développement dans un dialogue avec les différents acteurs présents dans les territoires concernés dans une logique participative qui est celle du développement durable. L’Académie Musicale de Belle-Ile-en-Mer dont la première session est prévue pour l’été 2007 s’efforce de répondre aux exigences du développement durable.
Ses initiateurs, formés en France, en Suisse, aux Etats-Unis ou au Japon, conjuguent la recherche de la perfection technique et le mûrissement de la sensibilité musicale avec une réflexion sur la musique comme porteuse de valeurs universelles à transmettre. Les masters classes adopteront une pédagogie en rupture avec un enseignement élitiste, académique et douloureux, préférant la tradition rénovée à un dilemme entre tradition et innovation. Par ailleurs, conformément aux objectifs de l’association, les programmes et les tarifs des concerts seront abordables et un effort particulier sera fait en direction du jeune public pour l’initier et le sensibiliser au répertoire. Ce souci de transmission d’un patrimoine musical participe aussi du développement durable et ce d’autant plus que notre projet aura pour cadre un monument historique et participera à la valorisation touristique du patrimoine architectural.
Cette manifestation donnera à des interprètes de notoriété internationale l’occasion de jouer non seulement pour un public de mélomanes, mais aussi pour un public n’ayant pas l’habitude de fréquenter les salles de concert. L’audition des stagiaires qui clôturera le stage après le départ de la majeure partie des vacanciers sera publique. L’entrée libre et un effort particulier d’information en direction de la population locale par le biais des associations donneront une occasion d’échanges interculturels entre les habitants permanents et les participants au stage d’origine géographique variée et parfois lointaine.
Enfin, nous avons choisi une île au milieu naturel particulièrement riche du point de vue de l’avifaune (existence d’une importante réserve ornithologique) et des formes littorales (les dunes de Donnant appartiennent au Conservatoire du littoral qui a réhabilité ce site fragile et désormais protégé). Elle présente aussi une forte originalité floristique au contact des domaines atlantiques et méditerranéens du fait de particularités climatiques et des phénomènes de nanisme et d’endémisme liés à la littoralité et à l’insularité. Une demi-journée est prévue pour permettre aux stagiaires la découverte du milieu par exemple avec l’aide de la Maison de la Nature.
Cette île, qui présentait, il y a trente ans, une économie diversifiée associant pêche et agriculture avec un appoint du tourisme, est désormais soumise à une forte pression touristique qui doit être gérée sous peine de saturation et de dégradation de la ressource touristique. En programmant le stage en dehors du pic de fréquentation qui se situe du 15 juillet au 15 août et en tenant à donner, dans notre communication, une image qui préfère mettre en lumière la richesse culturelle et environnementale de Belle-Ile que ses attraits balnéaires, nous pensons contribuer à un tourisme durable respectant l’esprit du lieu.

